Jeudi 17 mai 2012 4 17 /05 /Mai /2012 19:55

Abraham_Melchisedech.jpgNous l’avons dit précédemment, la réconciliation de l’homme a suivi un processus continu au travers des âges. Ce processus fut jalonné par les différentes étapes marquées par les Patriarches qui opérèrent chacun, en leur temps, la réconciliation du peuple dont ils avaient la garde et dont ils étaient aussi les guides, séparant chaque fois les hommes repentants et dévoués à l’Eternel des hommes restés sous la domination des esprits de prévarication. Ces réconciliations s’opéraient alors par ces Justes sur l’ensemble de l’humanité au travers de ce que Martinès de Pasqually appelle les postérités. Cependant, bien qu’étant universelle, cette réconciliation touchait différemment et plus ou moins profondément les différentes postérités ou nations.  Les unes, que l’on situe dans la région du nord, se délivrèrent de l’emprise des forces du Malin, les autres, que l’on situe au midi, restèrent soumises à l’action malveillante des esprits prévaricateurs et donc en privation totale de leurs vertus et puissances primitives. Ainsi, Martinès développe-t-il cette progressive économie de la réconciliation dans son Traité de la Réintégration :

« Dans les premiers temps de la postérité du premier homme, Héli, que nous appelons Christ et que nous reconnaissons avec certitude pour un être pensant, réconcilia Adam avec la création. Enoch réconcilia la première postérité d'Adam sous la postérité de Seth. Noé réconcilia la seconde postérité d'Adam, en réconciliant la sienne avec le Créateur, et ensuite réconcilia la terre avec Dieu. Melchissédec confirma ces trois premières réconciliations en bénissant les oeuvres d'Abraham et ses trois cents serviteurs. Cette bénédiction est une répétition de celle que Dieu donna aux trois enfants de Noé, savoir : Sem, Cam et Japhet. Abraham et ses trois cents serviteurs forment le nombre parfait quatre et rappellent le même nombre quaternaire qu'avait formé Noé avec ses trois enfants. »

 

Ces réconciliations furent chaque fois l’opération du Christ dont l’Esprit, que Martinès nomme Héli, se manifesta au travers des Patriarches, agents et Elus de l’Eternel, pour apporter aux hommes ladite réconciliation par la voie du repentir, d’un sincère désir de renouvellement et d’une constante pratique du culte divin primitif qui leur était enseigné par leur guide. Ainsi Martinès écrit-il :

« Quoique toutes ces réconciliations et confirmations aient été faites par l'assistance des mineurs [ndr : l’esprit des Patriarches], toutes ces choses ont été faites directement par le Christ, attendu que toutes les personnes qui ont servi à tout cela ne sont que des figures apparentes qui tendent à manifester en faveur des réconciliés la gloire du Créateur. » (Traité)

 

Si la réintégration, comme nous le verrons ultérieurement, doit être considérée sous le double aspect de corporelle et spirituelle, la réconciliation qui en est le préalable est quant à elle un acte tout spirituel-divin qu’illustre le nombre quaternaire mentionné par Martinès. C’est en effet par cette réconciliation que l’homme doit recouvrer ses principales facultés de domination sur les esprits de prévarication, de commandement sur les puissances célestes et de communication spirituelle avec son Créateur, d’abord partiellement et souvent médiatement dans ce monde – nous ne pouvons cependant pas ignorer une communication directe par l’Esprit Saint mais aussi par le Fils qui est dans le père et le Père en Lui - puis totalement et directement après sa mort corporelle ; facultés qu’il possédait par nature à son origine et qu’il doit maintenant reconquérir par la grâce de la réconciliation et par ses propres efforts. Ainsi, Jean-Baptiste Willermoz précise-t-il aux frères du temple Coen de Lyon dans une instruction en date du lundi 21 février 1774 :

« Mais la réconciliation de l'homme tant qu'il est dans son corps de matière doit être pour le général moins regardée comme une réconciliation que comme un commencement, ou une préparation, à sa parfaite réconciliation, qui ne peut être opérée qu'après la destruction et la réintégration de sa forme, et après qu'il aura fini son cours dans les trois passages que nous nommons cercle sensible, visuel, et rationnel ; cependant, ce commencement de réconciliation qu'il est en son pouvoir de faire par le bon usage de sa liberté et de sa volonté pendant sa course élémentaire, peut le mettre en état de jouir dès cette vie d'une partie de ses droits en vertu de ses trois facultés puissantes qui sont restées innées en lui. »

suivant en cela les enseignements de son maître Martinès qui précise dans le Traité :

« C'est donc par cette réconciliation que le mineur a reçu une seconde fois du Créateur, vertu et puissance pour et contre tout être, afin qu'il en use avec sagesse et modération, et qu'il ne s'efforce plus à l'avenir d'employer son libre-arbitre et sa volonté au gré des ennemis du Créateur, dans la crainte qu'il ne devienne par ce moyen l'arbre de vie du mal, en vivant à jamais sous la même vertu et puissance démoniaque. »

et qu’il complète dans son instruction du lundi 24 janvier 1774 :

« L'homme, dans son premier corps de gloire, recevait communication directe du Créateur par l'Esprit Majeur ; dans son corps actuel de matière il ne peut plus en recevoir de bonne que par des esprits agents secondaires qui agissent sur lui ainsi qu'il leur est ordonné et qu'il doit se rendre favorables. Le Créateur est un être trop pur pour pouvoir communiquer directement avec un être impur tel qu'est l'homme dans ce corps de matière dont il n'est revêtu que par punition, il ne peut espérer cette communication directe qu'après sa réconciliation qui ne peut être parfaite pendant la durée de sa course temporelle matérielle, il faut qu'il commence par purifier sa forme corporelle matérielle pour pouvoir commencer ici-bas sa réconciliation. »

 

Ces réconciliations successives n'étaient cependant que les prémices d'une réconciliation intégrale plus profonde, annoncée par l'Ancienne Loi, et qui devait permettre par l'action de la grâce divine de rendre à l'homme le bien le plus précieux qu'il avait perdu par sa faute et l'exercice désordonné de son libre arbitre en mangeant du fruit défendu de l'arbre de vie.

Car si chaque réconciliation remettait les différentes postérités humaines en possession des moyens de restaurer leur culte et recouvrer d'une certaine façon leur participation à la vie divine, elles ne permettaient pas à celles encore assujetties aux esprits de prévarication de pratiquer ce culte et de se libérer de leur joug et ne rendait aucune parfaitement ressemblante à l'image qu’elles avaient dégradée, tout comme les secondes tables de Moïse n'étaient que le pâle reflet des premières divinement tracées par la main de l'Eternel. Aussi fallait il que cette œuvre de réconciliation soit parfaitement achevée afin que l'humanité entière, c'est a dire tous les peuples et les Patriarches successifs, puissent recouvrer la marque la plus précieuse de leur origine divine, marque et principe tout à la fois, qui est la vie éternelle qui fait de l’homme l’image parfaite de son créateur.

 

Par sa faute le premier homme avait perdu cette vie éternelle en se couvrant d’un corps de matière corruptible et périssable et surtout en obstruant son esprit à l’Esprit, le coupant de toute communication avec le Créateur et se mettant ainsi en privation divine. Car la vie éternelle c’est la participation à la vie divine et la communication avec le Créateur qui ouvre les portes à la connaissance comme le dit le disciple que Jésus aimait : 

« Après ces paroles, Jésus leva les yeux vers le ciel et dit: «Père, l’heure est venue! Révèle la gloire de ton Fils afin que ton Fils aussi révèle ta gloire. Tu lui as donné pouvoir sur tout être humain, afin qu’il accorde la vie éternelle à tous ceux que Tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils Te connaissent, Toi, le seul vrai Dieu, et celui que Tu as envoyé, Jésus-Christ. » (Jn 17, 1-3)

 

Cette privation de vie éternelle avait été rendue réversible sur toute l’humanité et même si, nous l’avons dit, quelques lumières spirituelles pouvaient encore atteindre les hommes par l’intermédiaire des esprits restés fidèles au Créateur et dont ils travaillaient à s’accorder le secours par l’exercice de leur culte et par l’effet des réconciliations, leur vue spirituelle, si elle n’était plus affectée de  cécité absolue, se trouvait encore profondément diminuée.  De plus le corps de l’homme devait se libérer de la pesanteur et de l’altérabilité de la matière pour retrouver sa gloire, son  incorruptibilité et sa lumière passées. Aussi fallait-il qu’un ultime réparateur et réconciliateur vînt opérer par son sacrifice corporel et spirituel de vrai homme et vrai Dieu la complète restauration de l’immortalité humaine. Car c’est en passant par la mort corporelle qu’Il devait venir vaincre la mort.

Cette ultime réconciliation est l'œuvre de Jésus-Christ et, nous dit Martinès, s’opéra envers tous les hommes durant les trois jours qu’il passa dans les abîmes de la terre :

« Nous l'apprendrons [que le Christ est le grand réconciliateur agissant par les Patriarches] plus particulièrement par les trois jours que le Christ est resté ignoré de la terre et de ses habitants. Le premier jour, il descendit dans les lieux de la plus grande privation divine, appelés vulgairement les enfers, pour délivrer de la servitude horrible les mineurs marqués du sceau de la réconciliation. […] La seconde opération du Christ fut faite en faveur des Justes, que l'on nomme Saints Patriarches, qui payent encore tribut à la justice du Créateur, non pas pour avoir mené une vie criminelle, ni s'être mal conduits spirituellement, mais seulement pour purger la souillure qu'ils ont contractée par leur séjour dans une forme de matière […] Le Messias, qui signifie régénérateur spirituel divin[1], avait disposé, par sa propre opération doublement puissante et faite immédiatement de son chef, les mineurs patriarches qui devaient être, pendant leur vie temporelle, un type réel de son avènement et de sa toute-puissance pour la manifestation de la justice divine qui devait être opérée par lui sur tous les êtres émanés. Ces mineurs patriarches avaient reçu du Christ, pour cet effet, le caractère doublement fort de son opération […] Il leur donna de plus la puissance de rendre ce caractère réversible sur les mineurs en privation, et cela par leur propre opération spirituelle divine sur ces mineurs en faveur desquels ils devaient opérer pour la plus grande gloire du Créateur et la plus grande honte des démons. […] La troisième opération du Christ fait allusion au troisième jour de sa sépulture ; et elle fut faite sur deux espèces de mineurs qui étaient plus ou moins resserrés en privation divine. […] Voilà sincèrement ce que je sais et ce qui m'a été dit touchant la réconciliation faite par le Christ, réconciliation vraiment préparée par les élus justes de ce même Christ, auquel il en avait donné le premier l'exemple, ainsi que je vais le faire concevoir. »

 

Cette ultime réconciliation est associée au pardon des fautes, à la purification de l’humanité dans son corps et dans son âme et à sa libération de l’emprise des forces des ténèbres qui ont provoqué sa mort spirituelle. C’est le don ultime de la crucifixion qui procure la réconciliation en cela que par cet acte miséricordieux Jésus-Christ vient vaincre la mort au fond de l’abîme afin de redonner à l’humanité son immortalité. Cette réconciliation de l’humanité avec son créateur permet à chaque homme de recouvrer en puissance, et donc potentiellement, la vie éternelle. Potentiellement car si la réconciliation et la vie éternelle qui en est la marque est maintenant acquise à la nature humaine, il appartient cependant à chaque homme, par l’usage de son libre-arbitre, d’accepter cette grâce et de rendre effective cette réconciliation. Et celle-ci ne peut l’être que par le baptême et une vie dans le Christ, affermi par la foi en la parole de Notre Seigneur. Cette réconciliation personnelle n’est en effet jamais totalement acquise et il nous faut en renouveler les conditions régulièrement par un sacrifice volontaire d’expiation, par le repentir mais aussi et surtout par l’exercice d’une forte et constante volonté de vivre dans le Christ par la prière, l’action de grâce et surtout avec l’aide sanctifiante, vivifiante et régénératrice de l’Esprit agissant dans l’eucharistie. Les sacrements sont alors, nous le voyons, la porte d’accès à la réconciliation personnelle. Car le sacrement imprime sur chaque homme le sceau indélébile de l’Esprit par l’onction, par la bénédiction, par la communion.

 

La notion de sacrement n’est pas étrangère à Martinès. En effet, nous le voyons dans le passage précédemment cité par la mention qui est faite d’une disposition donnée aux Patriarche par l’opération doublement puissante du Christ et auxquels il donna la puissance de rendre ce caractère réversible sur les mineurs spirituels. Cette disposition n’est autre que ‘onction des Patriarches par l’Esprit du Christ, onction dont eux-mêmes avaient reçu pouvoir de transmission sur les hommes. Cette onction imprime à chaque homme qui la reçoit un caractère, ou un sceau, qui lui est propre et qui est la marque de la puissance de l’Esprit Saint au travers du sacrement. Martinès ce fait plus précis sur ce point dans les passages suivants :

« […] le Christ n'a réconcilié avec Dieu le Père que ceux que l'opération spirituelle des Justes avait marqués par le sceau. Ce sceau leur fut envoyé visiblement et sans aucun mystère sur l'emploi qu'ils devaient en faire en faveur de ceux qui devaient le recevoir pour être disposés à se fortifier de plus en plus dans la foi et dans la confiance en la miséricorde du Créateur, et afin de pouvoir soutenir avec une fermeté invincible toute la manifestation puissante de la justice divine qui pouvait s'opérer spirituellement devant eux par le Christ, chez tous les habitants de la terre, vivant en privation divine. Ce que je dis ici s'est réellement opéré par le Christ […]. »

puis encore :

« Vous désirez sans doute de connaître quel était ce caractère que le régénérateur mit sur ces saints patriarches ? C'était un être spirituel majeur plus puissant que les mineurs glorieux, et qu'ils ne pouvaient distinguer que par les différentes actions spirituelles que cet être opérait lui-même au centre de ces mineurs réconciliés et non encore régénérés. […] Il avait été mis également sur les esclaves des démons un pareil caractère, provenant de l'opération sainte de ces glorieux patriarches, qui opérèrent la volonté du Christ conjointement avec l'être spirituel majeur doublement puissant. C'est par ce moyen que les esclaves des démons reçurent le sceau de la réconciliation divine […]. »

Notons que dans ce dernier passage, Martinès, sans pouvoir pourtant le nommer, exprime le rôle prépondérant de l’Esprit Saint, qu’il appelle esprit majeur, conjointement avec l’action du Christ dans l’ordination des Patriarches et le pouvoir qui leur est alors donné par ce sacrement de conférer une onction sacramentelle à tous les mineurs en privation.

 

Ce qui était vrai dans l’Ancienne Loi l’est toujours dans la Nouvelle. Et si les Patriarches préparèrent les mineurs à une plus grande réconciliation, chaque homme doit encore aujourd’hui, par les sacrements que l’Eglise lui propose, et particulièrement par le baptême, se sanctifier, se fortifier et obtenir par ses propres mérites et par sa propre volonté ce que la grâce divine a déjà rendu à l‘humanité : la vie éternelle. Vie éternelle qu’il ne possèdera entièrement qu’après le Jugement Dernier qui sera l’ultime réconciliation opérée par le Christ, divin réparateur.

 

Nous le voyons, ces considérations de Martinès relativement à la marque du Christ et de l’Esprit, à la puissance de ce sceau sanctifiant, sont alors tout à fait conformes à la doctrine de l’Eglise et à ses Pères qui s’expriment ainsi relativement  au sacrement du Baptême :

« Le Baptême est le plus beau et le plus magnifique des dons de Dieu... Nous l’appelons don, grâce, onction, illumination, vêtement d’incorruptibilité, bain de régénération, sceau, et tout ce qu’il y a de plus précieux. Don, parce qu’il est conféré à ceux qui n’apportent rien ; grâce, parce qu’il est donné même à des coupables ; Baptême, parce que le péché est enseveli dans l’eau ; onction, parce qu’il est sacré et royal (tels sont ceux qui sont oints) ; illumination, parce qu’il est lumière éclatante ; vêtement, parce qu’il voile notre honte ; bain, parce qu’il lave ; sceau, parce qu’il nous garde et qu’il est le signe de la seigneurie de Dieu. »[2]

 

Les sacrements ne sont donc pas une invention de l’Eglise des premiers temps, des signes qu’elle aurait souhaité donner afin de raffermir la foi des fidèles et renforcer son pouvoir. Ils ont été institués de toute éternité, bien avant même l’incarnation du Christ. Mais cependant, le Christ les a sublimés par son sacrifice, les a renouvelés par sa passion et par la bénédiction qu’il donna à ses apôtres au jour de son ascension et enfin par la suprême onction qu’il fit au jour de la Pentecôte en envoyant sur eux l’Esprit Saint.  Et Saint Jean Chrysostome de montrer, dans un commentaire d’une lettre de l’apôtre Paul, que ces sacrements furent perpétués par l’Eglise dès les premiers temps et d’insister sur la nécessité de se revivifier constamment dans les sacrements afin de ne pas perdre la puissance du feu sacré qui a été préalablement transmis :

« "C'est pourquoi je vous avertis de rallumer ce feu de la grâce de Dieu que vous avez reçue par l'imposition de mes mains". Ces paroles montrent que celui à qui elles s'adressent est dans un grand l’abattement et dans une affliction extrême. C'est presque dire : Ne croyez pas que je vous aie méprisé. Sachez bien au contraire que je ne vous ai ni condamné ni oublié. Songez seulement à votre aïeule et à votre mère. Parce que je sais que vous avez une foi sincère, je vous avertis et je vous dis : Vous avez besoin de zèle pour rallumer le feu de la grâce de Dieu. Comme le feu a besoin de bois pour l'alimenter, de même la grâce a besoin de notre zèle pour ne pas s'éteindre.  " Je vous avertis de rallumer ce feu de la grâce de Dieu que vous avez reçue par l'imposition de mes mains ", c'est-à-dire la grâce du Saint-Esprit que vous avez reçue pour le gouvernement de l'Eglise, pour les signes miraculeux et pour tout le service de Dieu. Car il dépend de nous d'allumer comme d'éteindre ce feu. Aussi l'apôtre dit-il dans un autre endroit : "N'éteignez pas l'Esprit". (I Thés. V, 19.) Il s'éteint par la nonchalance et la lâcheté, et il s'embrase de plus en plus par la vigilance et l'attention. Il est en vous ce feu, mais il vous appartient de le rendre plus vif; c'est-à-dire alimentez-le avec la confiance, la joie et l'allégresse. Résistez courageusement. »[3]

 

C’est pourquoi aussi Martinès de Pasqually exigeait de ses disciples une participation à la liturgie de l’Eglise,  une pratique constante de la prière et de la repentance, un appel ferme et régulier aux dons de l’Esprit et certainement une participation au saint sacrement.

 

Et ce n’est qu’ainsi purifiés et raffermis par l’action de la grâce divine qu’il autorisait ses émules à se présenter devant l’Eternel dans leurs travaux. Car ayant préalablement reconnu leurs fautes et l’état consécutif de délabrement dans lequel se trouve leur être « Ô Dieu Juste (+10), je ne suis qu’horreur et ténèbres devant Toi et devant tous tes esprits purs ; l’aveu que j’en fais, mon repentir et les maux qui m’environnent Te sont connus et Tu ne peux y être insensible, car Tu te qualifies Toi-même de Père des miséricordes infinies envers tes créatures. Je suis une de ces créatures pour qui Tu as eu tant de complaisance et en qui Tu as daigné mettre ta confiance. Ne me reprends point, ô Dieu redoutable, dans la rigueur de ta justice ! »[4] ; après avoir appelé au renouvellement de la grâce du Créateur envers sa créature «Oui , je suis coupable, ô mon Père divin, mais prends pitié de moi, exauce ma prière et je redeviendrai juste ; purifie mes facultés spirituelles et corporelles et ma parole sera puissante.»[5] ; après avoir reconnu et avoir obtenu, par la réconciliation, la restauration de l’image divine qu’ils n’ont cependant de cesse que de dégrader « Ô Dieu clément et miséricordieux, je puis me dire maintenant ton fils, puisque je me crois parfaitement purifié par Toi : oui, je le suis parce que je l’ai désiré sincèrement et que Tu me l’as accordé d’après tes promesses immuables et j’atteste les cieux et tous leurs habitants de me reconnaître pour tel. Ô mon Père, ô mon Créateur, je suis donc enfin remis par ta pure volonté dans ce premier état de vertu et de puissance dont j’avais été déchu »[6] ; après avoir appelé à la bénédiction et à la purification de sa forme corporelle « Seigneur Dieu de toute la nature X, daigne bénir cette terre jadis abandonnée par celui qui était chargé de sa conservation, comme il T’a plu de bénir celle d’Adam et d’Eve, puisque je suis corporellement en l’un et en l’autre sexe ; bénis aussi fortement cette terre que tu as béni son homme. Amen. »[7] ; enfin pouvaient-ils invoquer l’Eternel et ses saints anges afin d’obtenir par ces derniers intermédiaires les marques de leur réconciliation « L’Eternel m’a revêtu de mes premières vertus et puissances sur toutes choses créées ; c’est en vertu de son saint Nom +10 et de l’autorité qu’il m’a donnée même sur les esprits qui comme toi lui sont restés fidèles, que je t’invoque et te réclame à mon secours. Oui, viens +7, sois mon guide, mon appui et mon conseil dans toutes mes oeuvres temporelles et spirituelles ! Hâte-toi d’accourir à moi au nom de l’Eternel !»[8]

 

Contrairement à une idée trop souvent reçue, les travaux n’apportent pas la réconciliation que seule la grâce permet d’obtenir par les sacrements. Tout au contraire ils ne sont possibles qua parce que l’opérant se trouve réconcilié par son baptême, ses prières et actions de grâce, sa vie dans l’Eglise du Christ et a gagné toute autorité dans la pratique de son culte par les ordinations qu’il a reçues, qui sont autant de marques ou de sceaux agissants imposés par les mains et les mots de puissance du Souverain.  Non, tout au plus les travaux aident-ils à renouveler et fortifier cette réconciliation déjà acquise.  Mais, et c’est là l’essentiel, ces mêmes travaux visent surtout à rendre sensible cette réconciliation et à favoriser l’obtention des secours qu’elle autorise, avec l’aide de l’Esprit Saint dont ils appellent l’opération sur eux de tous leur vœux.

 

Mais de quels secours et marques sensibles devons-nous alors parler ?

 

Il s’agira pour chaque Elus Coen d’obtenir l’aide, l’assistance continuelle de son gardien mais surtout la jonction avec son intellect qui lui permet de recouvrer la vue intellectuelle et spirituelle. Grâce à cette jonction, bénéfice effectif de la réconciliation, l’Eternel par la grâce et la miséricorde de son divin Fils Jésus-Christ et par l’opération sanctifiante du Saint Esprit, permet au mineur spirituel de rétablir la communication qu’il avait autrefois directement avec son Créateur. Ceci signifie que par la réconciliation le Coen redevient apte à la connaissance et à la compréhension de toutes les choses créées et de leur rôle dans la création universelle, générale et particulière. Par cette connaissance il saura comment agir dans les trois cercles sensible, visuel et rationnel. Et nous ne pouvons douter que ces connaissances des choses de l’univers soient les prémices de connaissances supérieures encore. Car ces par elles que le Coen acquiert science, conseil, intelligence et s’approche de la sagesse divine qui est la Sophia, marque spirituelle de la pensée agissante du Créateur. Le Coen redevient ainsi apte à agir avec prudence et discernement sur la création par l’effet de sa puissance quaternaire recouvrée et par l’opération de son mineur spirituel ; le Coen redevient aussi apte à établir une communication avec le Père, par le Fils et ainsi recevoir toute instruction relativement au rôle qui était et qui est encore le sien dans la réconciliation universelle qui mènera ultérieurement à la réintégration de toute chose créée en son créateur. Ainsi, par la jonction avec  son gardien et les esprits majeurs, le mineur spirituel du Coen recouvre ses facultés spirituelles-temporelles et spirituelles-divine. Ces opérations, par leurs effets, rendent alors chaque Coen, dans ce monde, participant de la vie divine et donc contribuent à restaurer en lui la vie éternelle. Elles sont les prémices de sa réintégration et de sa résurrection qui doivent ensuite mener à sa déification.

 

(à suivre)



[1] La traduction normale étant l’oint de Dieu, il est intéressant d’effectuer le rapprochement et de noter que c’est cette onction divine qui autorise à l’acte de régénération

[2] Grégoire de Nazianze, or. 40,3-4 : PG 36,361C

[3] Homélie de St Jean Chrysostome – Commentaire de Timothée 2

[4] Invocation simple de Grand Architecte – Registre Vert des Elus Coens BnF FM4 1282

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

Par Esh494 - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 16:57

la chute michealangeLes Saintes Ecritures et leur exégèse par les Pères de l’Eglise témoignent du fait que, l’homme fut été créé à l’image et selon la ressemblance de son  créateur. Ainsi du fait de cette image inscrite en lui, l’homme jouissait de toute faculté de commandement sur toutes les choses créées visibles et invisibles[1].

Martinès de Pasqually, quant à lui, nous enseigne dans le même sens que la puissance et les vertus originelles de l’homme, mineur spirituel quaternaire émané du sein de Dieu, étaient plus étendues que toutes celles dont jouissaient les autres créatures ; et qu’ainsi l’homme, une fois émancipé au centre de la création universelle - autrement appelé Eden ou Paradis -  avait  pour mission de gouverner la création universelle, de maintenir dans les bornes de cette création l’action maligne des esprits prévaricateurs et d’amener ces mêmes créatures spirituelles déchues au repentir et à la réconciliation avec leur créateur. Il devait ainsi opérer au rétablissement de l’harmonie de la création originelle dont l’ordre avait été perturbé par la prévarication des premiers esprits émanés :

« [L’homme n’avait] été émané et émancipé par le Créateur que pour dominer sur tous les êtres émanés et émancipés avant lui. L'homme ne fut émané qu'après que cet univers fut formé par la Toute-puissance divine pour être l'asile des premiers esprits pervers et la borne de leurs opérations mauvaises, qui ne prévaudront jamais contre les lois d'ordre que le Créateur a donné à sa création universelle. Il avait les mêmes vertus et puissances que les premiers esprits ; et quoiqu'il ne fût émané qu'après eux, il devint leur supérieur et leur aîné par son état de gloire et la force du commandement qu'il reçut du Créateur. Il connaissait parfaitement la nécessité de la création universelle ; il connaissait de plus l'utilité et la sainteté de sa propre émanation spirituelle, ainsi que la forme glorieuse dont il était revêtu pour agir dans toutes ses volontés sur les formes corporelles actives et passives. C'était dans cet état qu'il devait manifester toute sa puissance pour la plus grande gloire du Créateur en face de la création universelle, générale et particulière. » (Traité[2] )

 

Nous savons ce qu’il advint et quel fut le résultat de l’abus que l’homme fit de sa situation privilégiée et de la toute et quatriple puissance qui lui avait été accordée par l’Eternel. La prévarication qu’il commit entraîna ainsi le premier homme, le premier Adam, à une chute aussi sévère que celle des premiers esprits et plus encore du fait de son assujettissement à ces mêmes esprits prévaricateurs qu’il devait initialement dominer et amener au repentir.

 

L’Eternel qui, par amour, avait doté sa plus belle créature de tous ses attributs, fut du fait de ce même amour, sensible à l’état de souillure que l‘homme avait contracté par sa prévarication  et à la dégradation spirituelle qu’il avait subie par sa faute. Il voulut alors, par l’exercice de sa justice et dans son infinie miséricorde, punir l’homme tout en lui donnant les moyens de sa réhabilitation.  L’Eternel rendit alors réversible sur l’homme le résultat de son opération de prévarication. Cette opération n’ayant eu d’autre effet que la création d’une matière informe gisant au fond de l’abîme terrestre, la propre forme glorieuse de l’homme fut alors précipitée dans l’abîme afin d’en être revêtue. Ainsi son corps de gloire fut-il densifié en un corps de matière apparente qui reçut toute vie de la quatriple essence divine renfermée au centre de la terre et qui nous est figurée par les quatre lettres inscrites au centre du triangle terrestre. Cette nouvelle forme vint ensuite sur la surface où elle reçut, comme nouveau réceptacle, le mineur spirituel qui s’y incorporisa. Ce nouveau corps de matière devait dès lors agir comme une prison pour l’esprit de l’homme. C’est ainsi que le mineur entra en  privation spirituelle c'est-à-dire dans la mort spirituelle. Cette transformation  de l’état originel de l’homme nous est révélée dans la Genèse de la façon suivante :

« Mais il s’élevait de la terre une fontaine qui en arrosait toute la surface. Le Seigneur Dieu forma donc l’homme du limon de la terre, il répandit sur son visage un souffle de vie, et l’homme devint vivant et animé. » (Gen. 2, 6-7)

figurant ainsi la création de la première forme glorieuse de l’homme composée d’une terre – qui n’est pas la terre élémentaire – arrosée, formée et entretenue par les énergies divines de la fontaine de vie et animée du souffle de vie et donc de la quatriple essence divine. Puis vient la transmutation vers un corps de matière qui est alors exprimée ainsi :

« En même temps leurs yeux furent ouverts à tous deux [Adam et Eve] : ils reconnurent qu’ils étaient nus ; et ils entrelacèrent des feuilles de figuier, et s’en firent de quoi se couvrir » (Gen. 3, 7)

 

Martines résume en quelques lignes  cette chute et la transformation qui y succéda :

« Si l'on demandait encore comment s'est fait le changement de la forme glorieuse d'Adam dans une forme de matière, et si le Créateur donna lui-même à Adam la forme de matière qu'il prit aussitôt après sa prévarication, je répondrai qu'à peine eut-il accompli sa volonté criminelle que le Créateur, par sa toute puissance, transmua aussitôt la forme glorieuse du premier homme en une forme de matière passive semblable à celle qui était provenue de son opération criminelle. Le Créateur transmua cette forme glorieuse en précipitant l'homme dans les abîmes de la terre d'où il avait sorti le fruit de sa prévarication. L'homme vint ensuite habiter sur la terre comme le reste des animaux, au lieu qu'avant son crime il régnait sur cette même terre comme Homme-Dieu, et sans être confondu avec elle ni avec ses habitants. » (Traité)

 

L’ouverture des yeux évoquée dans la Genèse nous signifie la prise de conscience  d’Adam  de sa faute et de ses conséquences funestes. Cette prise de conscience ne fut possible que dès lors que le mineur spirituel eut incorporé cette nouvelle forme de matière. Plus qu’une prise de conscience, c’est de la honte que ressentit Adam en constatant avec effroi la perte de sa beauté originelle, qui participait de sa propre gloire, et en réalisant l’état dans lequel il était de privation de ses facultés spirituelles primitives. Martinès l’exprime en ces termes :

« Ce fut après cet événement terrible qu'Adam reconnut encore plus fortement la grandeur de son crime. Il alla aussitôt gémir de sa faute et demanda le pardon de son offense au Créateur. Il s'enfonça dans sa retraite, et là, dans les gémissements et dans les larmes, il invoqua ainsi le Créateur divin (…). » (Traité)

 

Devenu ainsi presque infirme il se lamenta donc aussitôt et implora le pardon de l’Eternel.

 

Mais nous ne devons pas considérer cette transformation comme une simple punition, un châtiment de l’Eternel. Bien au contraire, en cet acte de justice réside la miséricorde divine qui permit qu’Adam pût implorer son pardon auprès du Créateur. Et Martinès de nous enseigner :

« Sans cette punition, le premier homme n'eût point fait pénitence de son crime ; il n'eût point obtenu sa réconciliation ; il n'aurait point eu sa postérité, et serait resté mineur des mineurs démoniaques dont il était devenu le sujet. » (Traité) 

 

Ainsi, en provoquant la peine et le repentir de l’homme déchu l’Eternel lui accorde-t-Il les moyens de sa réconciliation : le mot est lâché.

 

Adam fut alors instruit de ces moyens, c’est à dire du nouveau culte qu’il devait rendre à son Créateur. Culte bien différent en forme de celui d’amour, d’adoration, de contemplation et d’action de grâce qu’il rendait lorsqu’il vivait encore en proximité immédiate de son créateur et qu’il devait maintenant opérer sous une forme corporelle. En effet, les changements intervenus dans son état et l’habitation de son mineur spirituel dans un corps de matière eurent pour conséquence une nécessaire matérialisation ou du moins formalisation de son culte qui dut alors être un culte de réconciliation.

 

Cette réconciliation fut alors accordée à Adam qui devait transmettre son culte à toute sa postérité temporelle afin que cette dernière puisse jouir de cette même réconciliation. Nous savons ce qu’il advint ultérieurement et  donc l’état de déchéance dans laquelle se plongea dans la suite des siècles l’humanité jusqu’à ce qu’un divin réparateur et réconciliateur lui fut envoyé en la personne de Notre Seigneur Jésus-Christ.

 

Et c’est au nom de ce divin réparateur que chaque homme peut aujourd’hui, par le baptême, initier la restauration de sa forme par l’eau qui vient purifier la matière corporelle et par l’Esprit qui vient rétablir les voies de communication et les facultés d’impression du mineur spirituel. Et c’est aussi par la résurrection du Christ que l’humanité recouvre son immortalité.

 

Le fondement de la doctrine martinésiste, et de toute pratique Coen, réside en l’idée que l’ultime but de notre existence - but inscrit dans la pensée de l’Eternel - consiste en la réintégration de l’homme et de toute créature créée  dans ses primitives propriétés, vertus et puissances spirituelles divines, d’où le Traité du même nom.

 

Réintégration, un nouveau mot est lâché ! Mais qu’est-ce à dire exactement ? comment situer cette réintégration en regard de la réconciliation ? et de quelle réintégration devons-nous parler, nous chrétiens qui confessons la résurrection du Christ et de tout homme ? enfin, l’homme est-il destiné à simplement recouvrer une situation antérieure à sa chute alors même que nous pensons que par amour l’Eternel veut aider l’homme, non seulement à recouvrer son image originelle mais atteindre à la ressemblance qui actera de sa déification[3]?

 

(à suivre)

_____________________________________________________________________________

[1] Se reporter à nos billets déjà publiés sur ce blog : Une approche de la réintégration : image et ressemblance

[2] Martines de Pasqually, Traité de la réintégration des êtres créés dans leurs primitives propriétés, vertus et puissances spirituelles divines

[3] Voir la conclusion de notre étude précédente : Une approche de la réintégration : image et ressemblance

 

Par Esh494 - Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mercredi 18 avril 2012 3 18 /04 /Avr /2012 23:25

ChiramLa correspondance du marquis de Chefdebien nous intéresse à deux titres. Premièrement parce qu’elle révèle une existence encore reconnue des Elus Coens en 1806 et deuxièmement,  pour la qualification qui est attribuée à Bacon de la Chevalerie de Substitut Universel du Rit Cohen, qui lui n’est pas qualifié d’Ordre.

 

En effet, du fait de son placement sous la « tutelle » des Philalèthes et de Savalette de Langes, l’Ordre s’est vu comme rattaché au Grand Orient. Ainsi est-il vu comme un Rit et non comme un Ordre par les quelques Hauts Dignitaires ayant connaissance de son existence. De même Bacon de la Chevalerie est-il reconnu sous cette dignité dans le tableau général des frères affiliés ou initiés au Rit Primitif et que nous reproduisons :

N° 49 : Bacon de la Chevalerie, ancien officier-général, né et domicilié à Paris. Décoré de tous les grades de divers Rits, notamment, Grand-Inspecteur du 32° degré du Rit Ecossais, dit ancien et accepté ; Rose-Croix X , Substitut Universel du Grand-Maître des E. C, depuis 3766 ; Grand-Officier d'Honneur honoraire au Grand-Orient de France ; Assoc. III. 10-11 mai 1806. 2e, 3e, 4e. Député des Hauts Ateliers de la Souveraine Grande Loge des P. auprès des Hauts Ateliers du Grand-Orient de France, et représentant du Rit Primitif, ayant séance au Grand Directoire des Rites.

 

Ce titre de Substitut, réellement conféré par Martinès en 1766, lui fut contesté  après 1772 par les derniers membres du Tribunal Souverain de l’Ordre. En effet, dans une lettre à Willermoz  en date du 12 octobre 1773, Martinès qualifie expressément le T.P.M. Desère du titre de Substitut de l’Ordre :

« Dans la chose les éloges que le T.P.M. Desère substitut universel D.L. m’a fait de votre exactitude à remplir scrupuleusement tous vos devoirs dans la chose et envers ceux qui vous suivent me met dans le cas de ne vous laisser rien plus désirer pour vous mettre en même d'aller tout seul au but que vous désirez de la Chose que vous avez embrassé (…). En conséquence, je me dispose à faire passer au T.P.M. Du Roy d’Hauterive, nouvellement ordonné par correspondance R+, quelques instructions pour qu’il vous les fasse passer avec le consentement du T.P.M. Desère substitut. »

 

On pourrait donc en déduire logiquement, comme le firent nombre de Coens, que Bacon fut destitué de sa charge par Martinès en 1772, peu avant son départ pour Saint Domingue. Cette possibilité, qui devint certainement une rumeur dans l’Ordre, fut vivement contestée par Bacon de la Chevalerie qui s’en expliqua à Willermoz dans un courrier du 24 septembre 1775 déclarant :

« Je n'ai fait aucun usage de l'autorité qui m'a été confiée, que je conserve parce que nulle créature humaine peut me la ravir ; que des hommes aveugles et livrés à un instant d'inconséquences ont crû trop légèrement que j'avais perdue. »[1]

 

Dans son affirmation relative à l’impossibilité humaine de lui ravir son autorité, Bacon de la Chevalerie doit certainement s’appuyer sur les Règlement et Statuts Généraux de l’Ordre qui stipulent que « Il [le Souverain] est en droit d’annuler les nominations faites, s’il est prouvé que les sujets nommés ne soient pas dignes ou se soient rendus indignes de leurs élections »[2]. Compte tenu de l’incertitude relative à cette destitution, il semble évident qu’aucune enquête officielle n’ait été menée relativement à Bacon et donc que, réelle ou non, cette destitution, prononcée par Martinès de son seul chef et sans instruction préalable, puisse donc de ce fait être considérée comme sans effet.

 

Quoi qu’il en soit, 10 ans plus tard, Bacon de la Chevalerie est toujours reconnu comme Substitut par le marquis de  Chefdebien au Prince Chrétien de Hesse-Darmstadt,  qui reproduit dans son carnet de notes autographes une note qu'il avait écrite le 12 janvier 1782 à l’occasion de son entretien avec le marquis[3] :

« Ayant décidé un voyage, il [Martines] élut pour son successeur un nommé Bacon de La Chevalerie et au-dessous de lui cinq autres [Saint-Martin, Willermoz, De Serre, Du Roy d’Hauterive, et Lusignan] (…)

Ces cinq personnages n'ont pas voulu reconnaître Bacon de La Chevalerie comme chef, parce qu'il est encore très inconstant dans la vraie discipline de la vie. »

 

Encore une fois, le marquis de Chefdebien d’Armissan se trouve à l’origine de cette qualification. Quel crédit doit-on réellement y porter au-delà de celui de désirer entretenir de bonnes relations avec son frère et ami au sein du Grand Orient, promoteur et représentant du Rit Primitif, Bacon de la Chevalerie ? Ou alors, peut on admettre, comme autre possibilité, que Martinès ait souhaité doter l’Ordre de deux Substituts se partageant chacun un Grand Orient ? Cette hypothèse se révèle possible dans la mesure où, dans un courrier du 20 janvier 1806, de Bacon de la Chevalerie écrit à Chefdebien :

« Il [le G :.O :.] a nommé un Consistoire pour prendre connaissance des diverses demandes de ce genre [accueil en son sein de Rits se faisant connaître sous l’étendard d’une constitution morale] ; les membres en sont classés par districts ; chaque district est composé de cinq frères. J’ai été destiné à faire nombre dans celui des grades les plus éminents et les moins connus. Je ne suis cependant point Philalèthe, mais je suis, comme vous le savez, Susbtitut Universel pour la partie Septentrionale du Rev :. Ordre des Élus Coëns :. (Rit extrêmement peu connu). »[4]

 

En se présentant comme Substitut de l’Ordre pour la partie septentrionale, Bacon offre pourrait confirmer la possibilité d’existence d’un autre Substitut pour la partie méridionale, possibilité offerte par les Règlemente et Statuts de l’Ordre qui stipulent que « Le substitut du souverain est celui que le souverain choisit pour être son coadjuteur. S’il l’est pour tout l’Ordre il a droit sur tout l’Ordre ; s’il n’est que pour une nation, il n’a droit que sur cette nation (…)»[5] Nous n’en saurons pas plus sur ce point, ni sur Desère (ou de Serre) à propos duquel les archives de l’Ordre semblent très discrètes.  Mais c’est bien au titre de Substitut du Rit Cohen que Bacon de la Chevalerie est reconnu par le Grand Orient comme représentant des « grades les plus éminents et les moins connus ».

 

Notons cependant une chose : Bacon parle bien ici du Révérend Ordre des Elus Coëns et précisera dans une nouvelle lettre à Chefdebien en date du 26 janvier 1807 :

« Quant au Supplément, vous ne pouvez pas douter, T:.C:.F:., que je ne reçoive avec une vive reconnaissance, et que je n'accepte, avec respect, la Députation des Hauts Ateliers de la Souveraine G:.L:. des Ph:. auprès des Hauts Ateliers du G:.O:.de F:. près duquel la R:.L:.des Ph:. m'a déjà accordé la faveur de me nommer représentant du Rit Primitif, qui m'a donné le droit de séance au G:. Directoire des Rites, ou la non activité du Directoire Ecossais et le silence absolu des Elus C:. toujours agissants sous la plus grande réserve, En Exécution Des Ordres Suprêmes du Souverain Maître :. Le G:.Z:.W:.J :. »[6]

 

Ainsi, en 1807 Bacon de la Chevalerie suggère-t-il que l’Ordre est encore gouverné par un Souverain Maître dont nous ignorons tout sinon que son nom est formulé sous la forme d’un quadrilettre.

Alors, suivant cette affirmation, et contrairement à ce qui est communément admis, Sébastien de Las Casas ne serait pas le dernier Grand Souverain de l’Ordre ? N’ayant pu identifier à qui faisait réellement allusion le T.P.M. de la Chevalerie, il est difficile de l’affirmer. Certains auteurs pensèrent que les quatre lettres mentionnées par Bacon pouvaient représenter quatre Souverains Juges R+ dont de Grainville, Willermoz et deux autres non identifiés. Compte tenu des relations de l’Ordre avec le frère Coen lyonnais, ceci semble peu vraisemblable. Encore moins vraisemblable du fait du décès de Grainville en 1794.

 

Il semble donc ne pas y avoir de solution à cette énigme. Cependant, nous référant aux écritures saintes et à la pensée mystique du 18ème siècle et mettant à profit les différents enseignements légués par le Grand Souverain Martinès de Pasqually, nous nous risquerons à une proposition personnelle.

 

En effet, la titulature commençant par « Le G.Z » permet de supposer que ces lettre ne figurent  pas un nom propre mais un complément de titulature ou une qualité. Nous trouvons ainsi en Zacharie 4 :

« Qui es-tu, grande montagne, devant Zorobabel ? Tu seras aplanie. Il posera la pierre principale au milieu des acclamations : Grâce, grâce pour elle! » La parole de l'Eternel me fut adressée, en ces mots : « Les mains de Zorobabel ont fondé cette maison, et ses mains l'achèveront ; et tu sauras que l'Eternel des armées m'a envoyé vers vous. Car ceux qui méprisaient le jour des faibles commencements se réjouiront en voyant le fil à plomb dans la main de Zorobabel. »

 

Ces versets, bien que faisant allusion à la reconstruction du temple par Zorobabel, n’en font pas moins allusion à la création de l’univers par son grand Architecte dont Zorobabel n’est qu’une figure. La lettre G précédant le Z signifierait alors Grand. Nous trouvons cette appellation de Grand Zorobabel dans le cantique 547 du pasteur gallican et fondateur de la société méthodiste, John Wesley (1703-1791) :

«  Viens relève une âme abattue,

Dans ses embarras, ses conflits ;

Mais qui s’est toujours attendue

De voir tes desseins accomplis ;

De voir ôter ses péchés tous,

Par le sang versé sur nous.

D’en voir la montagne aplanie,

Devant toi, grand Zorobabel,

Et par ta puissance infinie,

Atteignit-elle jusqu’au ciel :

Aplanis-donc, ô mon Seigneur,

La grande montagne en mon ceour. »

 

Ainsi, Grand Zorobabel désignerait Notre Seigneur Jésus-Christ. Alors qu’en est-il du W et du J. Si nous cherchons dans le même sens nous retrouverons dans le W celui du centre des cercles d’opération Coens, W qui se rapporte à Chiram en tant que caractère[7], le même Chiram étant une préfiguration du Christ ainsi que nous l’enseignent les différentes instructions et catéchismes de l’Ordre.  Reste la lettre J dont nous ferons l’économie, son rapport avec le divin Nom nous apparaissant que trop évident.

Ainsi expliqué, nous voyons un rapport direct entre le quadrilettre exprimant le nom du Souverain et le divin tétragarammaton.

 

Ceci reste néanmoins une interprétation que nous devons passer à l’épreuve de la numérologie martinésienne. Il convient pour cela de prendre pour chaque lettre sa correspondance numérique dans l’alphabet hébreux : G:3 – Z:7 – W:6 – J:10 soit au total 26, nombre guématrique du tétragrammaton, et dont l’addition arithmosophique  donne 8 soit le nombre de la double puissance quaternaire du Christ.

 

Ainsi Bacon semblerait placer l'Ordre sous la protection souveraine et l'inspiration spirituelle-divine de Notre Seigneur Jésus-Christ ainsi que sous la conduite spirituelle-temporelle d'un Substitut Universel. Ce Substitut ayant pour charge, en l'absence de tout autre Souverain, et conformément aux Statuts et Règlements Généraux de l’Ordre[8] comme coadjuteur du Souverain jouissant de tous les droits, d’assurer la subsistance temporelle discrète de l'Ordre ainsi que la transmission spirituelle des sciences, connaissances et mystères primitifs dont il reste le dépositaire en tant que réceptacle permanent des puissances et connaissances par la seule volonté de Notre Seigneur et l'opération divine de son Esprit.

 

Posons-nous alors la question suivante et répondons au fond de notre coeur : de quel plus Grand Souverain pourraient provenir des ordres suprêmes devant orienter les travaux des Elus Coens d’hier, d’aujourd’hui et de demain ?

 

Il est important aussi de réaliser que Bacon, en dépit de ses hautes fonctions maçonniques et de son attachement aux Directoires rectifiés, a toujours su préserver l'Ordre et montrer aux frères Coens, par son exemple, la possibilité d'une coexistence heureuse des différents systèmes dans la paix et l'harmonie, rompant de ce fait avec les considérations et défiances de Martinès relativement à l'aspect apocryphe de toute maçonnerie. Coexistence, et vis à vis du Rit Rectifié, proximité exempte de tout sectarisme et d'esprit d'exclusion, n'opposant jamais un système à l'autre, quand dans un courrier du 23 avril 1808 à Willermoz, dénué de tout esprit de querelle, il demandait :

« Dans ces circonstances j'ai recours à votre amitié pour m'aider de tous les documents qui sont à votre disposition, car j'ai laissé à St. Domingue, et par conséquent perdu, tous mes papiers, vêtements et instruments concernant les Directoires et même les Élus Coën.

J'attends de vous, T :.C :. et B :.A :.F :. réponse prompte et satisfaisante ; mandez moi surtout que vous vous porter bien et que vous êtes heureux.

Vous savez, mon cher Willermoz, à combien de titres je vous suis dévoué et pour la vie.

Rue Guisarde, no. la. f. St. Germain.

Bacon de la Chevalerie.

P. S. - Si Vous me confiez les codes et Rituels et autres instructions, je les copierai et vous les renverrai aussitôt après la copie. »

 

Bacon de la Chevalerie doit sur ce point rester un modèle de conduite, de tolérance et d’intelligence pour tous les Coens et Maçons d'aujourd'hui et de demain. Tout comme tout Maçon Rectifié devrait, à l’image de Willermoz qui dans un courrier du 24 septembre 1818 à Türckheim déclarait tenir « de coeur et d’âme » à Martinès et à son initiation, considérer d’une façon attentive et ouverte les travaux de leurs grands frères Coens.

 

Alors, arrivés au bout de cette étude, quels enseignements pouvons-nous tirer ?

 

Le premier, que l’Ordre, dirigé par son Substitut Bacon de la Chevalerie, continua quelques activités au moins jusqu’en 1808. Que même si nous n’en connaissons pas les noms et que rien ne soit consigné dans les archives portées à la connaissance des historiens, il est possible que des Réaux+Croix aient été ordonnés par Bacon tardivement du fait des droits totaux dont ce dernier jouissait. Enfin, et surtout, que l’Ordre, suivant l’intention que nous prêtons à son dernier Substitut, est maintenant placé sous la bienveillante protection de Notre Seigneur Jésus Christ. Et qu’à ce titre, et suivant que la divine Providence le jugera digne et juste, nous sommes autorisés à penser que l’Ordre peut se manifester à tout moment par la volonté, le désir pur et la pratique juste de Coens de désir, élus par Notre Seigneur, dont ils reçoivent les grâces et comme l’écrivit Willermoz, « que le Tout-puissant plein d'amour et de miséricorde peut, quand il voudra faire naître des pierres mêmes des enfants d'Abraham. »

 

Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent.



[1] Bml Ms 5474 publié in Van Rijnberk - Un thaumaturge au XVIIe siècle - Martinez de Pasqually - Lucien Raclet, 37, quai Saint-Vincent, Lyon

[2] Status Généraux de 1768 – BML Ms5474, Chapitre 3 – Art 1 : Du Souverain

[3] Van Rijnberk- Un thaumaturge au XVIIe siècle - Martinez de Pasqually - Lucien Raclet, 37, quai Saint-Vincent, Lyon – T.1

[4]B. FABRE, Un Initié des Sociétés secrètes supérieures, Franciscus, Eques a Capite Galeato, 1753-1814. Paris, La Renaissance française, 1913, p. 411-422.

[5] Status Généraux de 1768 – BML Ms5474, Chapitre 3 – Art 3 : Du Substitut

[6] Et l’auteur B. Fabre de rajouter en note de cette référence que « malgré de minutieuses études, nous n’avons pu découvrir à quel Supérieur Inconnu  des Elus Cohens  il est fait allusion par le F :. Bacon. L’Eques l’interrogea là-dessus, mais ne reçut pas de réponse. »

[7] Voir le Registre des 2400 Noms du Fonds Prunelle de Lière

[8] « Cependant, si le Souverain par malversation était déchu de ses connaissances et de son pouvoir ou qu’il voulût attenter au bien de l’Ordre, les tribunaux souverains s’assembleront, lui feront des représentations. Suivant le résultat de leurs assemblées, ils pourront donner un substitut pour régir l’Ordre suivant les lois établies, sans pouvoir déposer le Souverain ni lui donner de successeur, parce qu’il n’appartient qu’au Grand Architecte de l‘Univers de le rejeter. » Status Généraux de 1768 – BML Ms5474, Chapitre 3 – Art 1 : Du Souverain

Par Esh494 - Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires

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